[Imc-france-info] Les think-tanks : organes de manipulation
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Sat, 21 Dec 2002 07:06:21 +0100
Source: http://www.reseauvoltaire.net/article8744.html
Les manipulations médiatiques ne sont pas - seulement - un fantasme
sorti des ouvrages de science-fiction. Les think-tanks ont précisément
pour objet la manipulation des opinions.
La création après les attentats du 11 septembre 2001 d'un éphémère
Bureau d'Influence Stratégique aux USA, que l'on aurait cru sorti tout
droit d'un film de politique-fiction, nous rappelle la réalité des
volontés et des dispositifs d'influence développés depuis longtemps par
les pays dominants. " Celui qui s'intéresse aux mécanismes de prise de
décision dans les sociétés modernes doit s'intéresser au phénomène des
think-tanks " écrit J.-P. Mayer dans Les prophètes de la stratégie des
Etats-Unis [1].
En effet, connaître les types et modes d'action des lobbies (ou groupes
de pression) et des think-tanks (ou "boîtes à penser"), c'est tenter
d'appréhender les notions de pouvoir, de puissance, d'influence, les
concepts de modèle et d'idéologie. Ici, c'est nous permettre de
comprendre un des mécanismes de l'imposition du modèle néo-libéral en
économie et de l'impérialisme américain en politique étrangère.
Les lobbies
Fruits d'une histoire socio-politique, les lobbies existent dans des
domaines très divers mais ceux qui nous intéressent représentent les
intérêts industriels et financiers.
Une spécificité américaine
L'existence des lobbies (et des think-tanks) doit beaucoup aux valeurs
originelles de la société américaine qui accordent, entre autres, une
place importante à l'individu face à l'Etat, notamment dans la
participation à la vie politique, qui rejettent les vérités "toute
faites" émanant d'une autorité "supérieure" et promeut la liberté
d'expression.
L'organisation des pouvoirs, en accordant un rôle important au
législatif et plus particulièrement aux présidents de commissions et aux
assistants parlementaires, a joué également dans le développement du
lobbying.
Par ailleurs, écrit J.-P. Mayer, " le système politique des USA est
fondé sur la confrontation franche des arguments et des intérêts des
groupes qui ont accès aux sphères dirigeantes ; la société américaine
voit se multiplier les groupes de pression, les associations, les clubs
qui fédèrent les citoyens, jouent un rôle moteur dans l'élaboration de
l'opinion et pèsent de façon non négligeable dans les prises de décision
" [2].
Ainsi la défense des intérêts privés et individuels de manière ouverte
et militante dans des domaines allant des communautés aux détenteurs
d'armes est-elle ancrée dans la société américaine (mais s'est aussi
exportée), et si les lieux d'action du lobbying sont multiples, c'est
avant tout le Congrès américain qui est une cible privilégiée.
Lobbies industriels et financiers
Si le fonctionnement des institutions américaines a favorisé l'influence
des milieux industriels et financiers au c.ur du Congrès, notamment à
cause des modes de financement des partis politiques, cette influence
des grands groupes existe depuis longtemps au sein de chaque Etat et
plus encore aujourd'hui au sein des grandes institutions
internationales, eu égard, entre autres, aux imbrications historiques de
l'Etat et de ces grandes entreprises.
Cependant, non contentes de défendre leurs intérêts directs, les grandes
multinationales ont participé (avec d'autres groupes d'influence, voir
infra) à la diffusion et à la promotion du modèle économique libéral. Ce
lobbying dans les domaines de l'énergie, des transports, de l'industrie,
des biotechnologies ou de l'agro-alimentaire est particulièrement
organisé et vigoureux au sein du Conseil et de la Commission européens -
10 000 professionnels, selon l'OEI [3] -, du FMI, de la Banque Mondiale,
de l'OMC, de l'ONU.
Parmi les lobbies les plus influents qui usent de moyens financiers et
humains considérables, notamment en recourant aux agences de relations
publiques et de communication, on peut citer : l'ERT (table ronde des
industriels européens), l'UNICE (Union des confédérations industrielles
et patronales européennes), l'AMCHAM (Comité européen des chambres de
commerces US), la Chambre Internationale de Commerce [4]. Un des
derniers nés, le WBCSD, qui se veut le porte-parole de " l'industrie
soucieuse d'un développement écologique cohérent " et regroupe notamment
les industries les plus polluantes ( !), s'est illustré par son lobbying
lors des sommets sur le développement et l'environnement (Rio, Kyoto).
Quant au milieu pétrolier, son importance stratégique historique en a
toujours fait un ténor de l'influence (au profit des groupes privés
ou/et de l'Etat), comme l'illustre l'Administration Bush où plusieurs
membres occupant des postes stratégiques sont issus du milieu pétrolier
(G. Bush, président ; D. Cheney vice-président ; C. Rice, conseillère à
la sécurité nationale.).
Les think-tanks
Si les lobbies sont avant tout de puissants relais d'intérêts
particuliers, les think-tanks, eux, ont des domaines et des modes
d'action plus globaux et plus diffus.
Origine, buts et modes d'action
Issus de la culture politique américaine, ils sont aussi une spécificité
anglo-saxonne, et existent dans de très nombreux domaines. Ce sont des
instituts privés, publics ou mixtes composés de chercheurs d'origine
universitaire le plus souvent, qui sont chargés de travaux d'analyse, de
réflexion, de prospective et d'étude en vue d'apporter des solutions à
des problèmes politiques (militaires, économiques, sociaux...). Ils sont
des lieux de foisonnement d'idées (d'où leur nom) et étaient censés au
départ donner une légitimité aux décisions du pouvoir politique. Si
leurs "clients" sont surtout les décideurs politiques et économiques
(beaucoup sont d'ailleurs issus de ces instituts), les think-tanks
travaillent aussi pour ou en direction du public et des médias. Ils
accordent une place très importante à la communication sous toutes ses
formes.
Enfin, si de nombreux think-tanks étaient et sont encore neutres
idéologiquement, plusieurs parmi les plus influents sont orientés
politiquement et diffusent à l'échelle planétaire des thèses dans les
domaines militaires et économiques, qui sont souvent celles des
"puissants".
Think-tanks militaires et stratégiques
Ils naissent souvent après des "crises" : après la première guerre
mondiale et la crise de 1929, pour mobiliser le monde intellectuel
civil, scientifique, économique et de l'industrie afin d'apporter des
solutions aux problèmes politiques et économiques ; avant la deuxième
guerre mondiale pour préparer la machine de guerre et l'opinion publique
américaines ; après ce conflit pour faire face militairement à l'URSS et
idéologiquement au communisme et idées apparentées ; après la guerre du
Golfe pour imposer un "nouvel ordre mondial", la "Révolution dans les
Affaires Militaires" et le nouvel interventionnisme américain.
Parmi les plus connus de ces Instituts, on peut citer : la Rand
Corporation, qui est selon T. Meyssan du Réseau Voltaire " le plus
important centre privé (mais subventionné) en matière de stratégie et
d'organisation militaire, la prestigieuse expression du lobby
militaro-industriel US ", le Brookings Institute, le Council on Foreign
Relations (qui publie l'influent Foreign Affairs), la Hoover
Institution, l'Hudson Institute.
Par ailleurs, certaines personnalités ont réussi, grâce à leurs
fonctions ou leur influence, à imposer leurs thèses en matière
stratégique : H. Kissinger, Z. Brzezinski (la défense des droits de
l'homme, le "piège" afghan) ou idéologique : F. Fukuyama (la fin de
l'histoire), S. Huntington (le choc de civilisations).
Think-tanks " économiques et sociaux "
Ce qui est intéressant ici, c'est, selon K. Dixon, auteur de Les
évangélistes du marché [5], " le rôle essentiel joué par des
intellectuels dans la stratégie de conquête néo-libérale, le mode
d'insertion de ces derniers dans le combat politique, et l'efficacité de
leurs activités, qu'il s'agisse d'interventions à titre personnel ou de
lobbies structurés. " En effet, les think-tanks néo-libéraux, qui
naissent pour certains dès les années 40, sont, toujours selon Dixon, "
des forums de réflexion, des vecteurs privilégiés de l'activisme
politique de certains intellectuels, des points d'appui essentiels pour
influer sur les champs économique et politique ". Les plus influents
naîtront au Royaume-Uni entre les années 50 et 70.
Alors que les idées libérales sont encore impopulaires et minoritaires
jusqu'à la fin des années 70 [6], la crise économique et financière
internationale, la crise de légitimité du modèle et consensus
keynésiens, ainsi que la crise du parti travailliste et les assauts
contre les syndicats au Royaume-Uni, vont leur constituer un vrai
tremplin. Avec des moyens financiers et humains importants, une
occupation des champs universitaires, intellectuels et médiatiques grâce
à un important travail de communication, une proximité idéologique et
physique avec les décideurs politiques et économiques, les think-tanks
britanniques vont imposer le modèle libéral et le diffuser dans le monde
entier et dans tous les partis de gouvernement.
Parmi les think-tanks libéraux les plus connus : La société du mont
Pèlerin (1947) avec les "pères" du néo-libéralisme M. Fridman et F. Von
Hayek, l'Institut for Economic Affair, le Centre for Policy Studies dont
est issue M.Thatcher, l'Adam Smith Institute, l'Heritage Fondation. À
noter que les néo-travaillistes ont également leur think-tanks et leurs
idéologues : l'Institute for Public Policy Research, Demos avec A.
Giddens.
À la lumière de cette modeste analyse, on se rend compte de l'importance
du travail intellectuel et de sape idéologique, des moyens de
communication et de relations publiques (donc des moyens financiers !),
de l'entrisme auprès des décideurs et dirigeants et du "moment
historique, économique et social" pour réussir à imposer un modèle et
des idées.
C'est peut-être en cumulant certaines de ces conditions, qui sont
cependant loin d'être une panacée, que d'autres idées, alternatives,
gagneront du terrain.
Emmanuel Desloges est membre du groupe du Val-de-Marne de l'association
Les Amis du Monde Diplomatique.
[1] Rand, Harvard, Brookings et les autres. Les prophètes de la
stratégie des Etats-Unis, J.-P. Mayer, ADDIM, 1997.
[2] Idem.
[3] Europe Inc. Liaisons dangereuses entre institutions et milieux
d'affaires européens, Observatoire de l'Europe Industrielle, Agone,
2000.
[4] Idem.
[5] Les évangélistes du marché et Un digne héritier, K Dixon,
Raisons d'agir, 1998 et 2000.
[6] " Quand la droite américaine pensait l'impensable ", S.Halimi, Le
Monde Diplomatique, janvier 2001.
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