[Imc-france-info] Les mercenaires du Pentagone entrent dans l'Irak de Jay Garner

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Tue, 29 Apr 2003 18:49:57 +0200


21/04/2003
La Libre Belgique

Les mercenaires du Pentagone entrent dans l'Irak de Jay Garner

Par FRANÇOIS MISSER (*)


Washington a signé avec «Dyncorp» un contrat pour former des
policiers. Récit des liens entre les sociétés de sécurité et l'armée
américaine.

ENQUÊTE

Le nouveau proconsul de l'Irak, le général en retraite Jay Garner, en
charge du Bureau de reconstruction et d'aide humanitaire, n'est pas
seulement le PDG en congé sans solde de la société «SY Coleman», qui
a fourni une assistance technique au système américain de missiles
antimissiles Patriot. Le général est aussi l'émanation d'un puissant
groupe industriel, «L-3 Communications», coté sur le New York Stock
Exchange, qui possède, outre «SY Coleman», le fleuron du mercenariat
d'entreprise américain: la société MPRI («Military Professional
Resources Inc.»).

Selon nos confrères du «Glasgow Sunday Herald», le vice-président du
National Group, une branche de MPRI, le général Jerry Bates aurait
d'ailleurs été chargé par Garner des opérations logistiques dans la
nouvelle administration américaine de l'Irak.

Conformément à la tendance croissante à la privatisation des
fonctions de défense aux Etats Unis, MPRI et d'autres sont en effet
appelées à jouer un rôle important dans l'après-guerre, comme
l'anticipait début mars le magazine américain «Fortune» (1). MPRI,
rachetée en 2000 par «L-3 Communications» pour environ 40 millions de
dollars, ne manque pas d'atouts pour affronter le défi. Cette société
fondée en 1987, dont le QG est situé à une portée de canon du
Pentagone, à Alexandria (Virginie) et aujourd'hui dirigée par
l'ancien chef d'Etat Major de l'US-Army, le général Carl Vuono, offre
une gamme impressionnante de services au Département de la Défense et
aux autres clients. L'offre va du recrutement à l'entraînement, à
l'instruction, à l'élaboration de la doctrine stratégique, à la
conception des «war games», au renseignement et à l'assistance
opérationnelle. Les hommes de MPRI se sont incrustés jusque dans le
bureau de l'Inspection générale du ministère de la Défense. Ses
stratèges enseignent à l'«US Army War College».

Dans la phase qui s'amorce en Irak, MPRI offre encore son expertise
en matière de maintien de l'ordre, de stabilisation de la situation
militaire et de formation des dirigeants dans le contexte de la
transition à la démocratie. En résumé, MPRI est en mesure de
planifier la guerre, de reconstruire une armée, une police et une
administration, une fois le dommage causé.

Il y a des précédents. MPRI a équipé et formé en 1994 l'armée croate,
contribuant à l'élaboration du plan de bataille, lors de l'offensive
en Krajina qui s'est soldée par l'exode de 150 000 civils serbes.
Elle a prodigué plus tard des services similaires auprès de l'armée
bosniaque, de l'Armée de libération du Kosovo (UCK) et de l'armée
macédonienne. Non sans problèmes: en juin 2001, il a fallu une
opération de commandos américains pour exfiltrer 17 instructeurs de
MPRI dépêchés auprès de la 113e brigade de l'UCK. Plus récemment,
MPRI a élargi son champ d'action à la formation de la police et de
l'armée colombienne.

Le maintien de la paix fait aussi partie de la gamme des services
proposés. Paradoxalement, alors que les faucons de l'administration
Bush vouent l'Onu aux gémonies, MPRI et d'autres sociétés constituées
en un consortium, ont proposé au Conseil de sécurité pour un montant
représentant 20% d'une opération des casques bleus, leurs services
pour le maintien de la paix au Congo-Kinshasa, révélait en février le
«Southern Africa Monthly Regional Bulletin» de Washington. On a
affaire à une véritable multinationale. MPRI est en effet aussi le
bras du Pentagone pour l'assistance technique à l'armée nigériane et
à l'«Africa Crisis Operations Training Assistance Program» (Acota).
Elle conduit de surcroît un programme de modernisation des méthodes
et des équipements de l'armée bulgare ainsi que la formation
d'instructeurs militaires à Taiwan.

Bien avant le déclenchement de la guerre d'Irak, MPRI, se trouvait en
pole position dans cette région, entraînant au Koweit des unités de
combats de l'US Army ainsi que la Garde nationale locale. L'essor de
MPRI n'est pas un phénomène isolé. Pendant la guerre du Vietnam, des
sociétés comme «Vinell» ou «Pacific Architect and Engineers» ont
commencé à exécuter des contrats de sous-traitance dans des domaines
tels que le génie civil, jusqu'à assumer par la suite des tâches
militaires.

Depuis, la tendance à la privatisation n'a fait depuis que
s'accentuer et le mouvement va s'accélérer. D'ici à 2006, le
Département de la Défense (Dod) a prévu de privatiser 237 000 postes
dans les domaines de la logistique et du soutien (transport,
hébergement, restauration, maintenance) Pour les prestataires de
services militaires, l'opportunité est considérable. Des sociétés
jusqu'alors sans lien avec la défense, tels que «Cubic», se lancent
dans l'aventure. Celles qui n'ont pas les compétences militaires,
suffisantes lancent des OPA sur les compagnies militaires privées.
Outre le rachat de MPRI par «L 3-Communications», l'an dernier,
«Dyncorp» a été absorbée par «Computer Science Corp», une société de
technologie de l'information, pour un milliard de dollars. Le calcul
a été excellent: en 2002, le chiffre d'affaires de «Dyncorp» a
augmenté de 18% à 2,3 milliards de dollars.

Autre armée privée, «Dyncorp», liée à l'ex-directeur de la CIA James
Woolsey, a rafflé l'an dernier le marché de la sécurité du président
afghan Hamid Karzai, soutenu par les Etats-Unis. Sur le terrain, à
Kaboul, relate «Fortune», on a du mal à distinguer les anciens
membres de la Delta Force, employés par «Dyncorp», qui patrouillent
les armes à la main, des forces spéciales officielles. Cette société,
dans le cadre d'un contrat du Département d'Etat, a commencé à
recruter des policiers et des gardiens de prison en retraite pour
l'Irak, invités à poser leur candidature en écrivant à
«cops.recruiting @dyncorp.com» ou à visiter le site
«www.policemission.com». Leur mission consistera à sélectionner, à
entraîner et à superviser la future police irakienne. La paie est
généreuse (80 000 dollars pour un contrat d'un an plus des primes de
risque), et on ne requiert même pas des candidats une connaissance,
fût-elle sommaire de l'arabe. Petite ombre au tableau: avant même son
démarrage, le contrat est controversé. L'«Observer» de Londres relève
que cette société a financé le Parti Républicain à hauteur de 150 000
dollars et les activistes américains anti-guerre se demandent si ce
contrat n'est pas une sorte de «kick-back» (renvoi d'ascenseur) de la
part de l'administration Bush envers les généreux donateurs. Des
esprits critiques rappellent le passé sulfureux d'une société dont
les pilotes sont accusés d'avoir causé des dommages écologiques et
sociaux importants en arrosant les champs de pavot et de coca en
Colombie (2). Une plainte a été introduite contre «Dyncorp» par des
paysans équatoriens dont les cultures ont été détruites lors des
fumigations mal ciblées au-delà de la frontière, ayant provoqué des
maladies et des décès dans leurs rangs.

Enfin, les opérations de «Dyncorp» ne sont pas forcément en
conformité avec le droit international, comme en témoigne le contrat
de 3 millions de dollars signé avec le Département d'Etat en 2001,
pour un soutien logistique et l'entraînement des rebelles du
Sud-Soudan (3).

Le hasard faisant bien les choses, on spécule à Washington sur la
nomination de James Woolsey en tant que ministre de l'Information de
l'administration civile de Garner. L'homme a des contacts sur place.
Il a été associé par le cabinet d'avocats «Shea and Gardner», qui a
fait la promotion de Ahmad Chalabi, le dirigeant du Congrès national
irakien, l'enfant-chéri du Pentagone. Il est aussi vice-président de
«Booz Allen Hamilton», une firme de consultance qui a développé un
modèle d'organisation de la société irakienne après la première
guerre du Golfe. Enfin, il est aussi membre avec Richard Perle du
«think-tank» néo-conservateur, la Fondation pour la Défense de la
Démocratie. Son programme tient en une phrase: «Seule la peur
rétablira le respect (des Arabes) à notre égard» ...

Concurrente des deux premières, «Vinnell», basée aussi en Virginie, à
Fairfax, a décroché un contrat de 163 millions de dollars pour un
programme de modernisation de la Garde nationale d'Arabie Saoudite
(75 000 hommes). Comme MPRI et «Dyncorp», elle est le fer de lance
d'un empire industriel («BDM International» du Groupe Carlyle dirigé
par l'ex-secrétaire d'Etat à la Défense de Ronald Reagan, Franck
Carlucci). Mais en matière de commandes, la meilleure performance a
été accomplie par la firme texane, «Kellogg, Brown and Root» (KBR),
filiale de «Halliburton», la société de services pétroliers dont Dick
Cheney fut PDG avant d'être désigné vice-président par George W Bush.
A ceux qui s'interrogent sur le lien éventuel entre la générosité de
KBR envers le Parti républicain et l'importance des contrats
engrangés, le vice-président affirme qu'il est étranger au fait que
la manne tombe sur son ancienne compagnie. Cela n'a pas empêché le
contrat de 7 milliards de dollars octroyé par l'«US Army Corps of
Engineers» pour éteindre les incendies de puits de pétrole et
restaurer l'infrastructure de production pétrolière de l'Irak, de
faire couler beaucoup d'encre. Est mise en cause l'absence de
procédure d'appel d'offres ouvert, que l'administration justifie par
des considérations de confidentialité dictées par des impératifs de
sécurité.

Quoi qu'il en soit, KBR est depuis l'an dernier et pour dix ans, le
fournisseur exclusif du soutien logistique aux opérations de l'US
Army et de l'US Navy (nourriture, construction de bases, entretien
fourniture d'énergie et de carburant), dans le cadre du programme
«Logistics Civil Augmentation Program» (Logcap), lancé en 1985 par
l'armée de Terre. Son premier contrat a été passé en Somalie en 1992
(62 millions de dollars). Les autres ont été exécutés au Rwanda, en
Haiti, en Arabie Saoudite et au Koweit. Le record est le contrat
bosniaque (2,2 milliards de dollars). Elle a aussi assuré la
maintenance du camp de Bondsteel au Kosovo et d'autres contrats en
Asie centrale. Toujours dans le cadre du programme Logcap, on trouve
aussi sur le rang «Fluor» qui a construit des héliports et des pistes
d'aviation à Timor Est, et fait don de 275 000 dollars au Parti
républicain, lors de la dernière campagne présidentielle.

Ce ne sont là que quelques exemples de la mutation rapide survenue au
cours de la dernière décennie, qui s'explique par la diminution du
tiers des effectifs de l'armée américaine, que ses patrons veulent
confiner à leur tâche spécifique de combat. Sans pour autant exclure
l'intervention de privés dans certaines tâches du genre. Du coup, sur
et autour du théâtre d'opérations, le nombre de privés assignés aux
tâches de soutien, de formation et autres, a grimpé en flèche de un
pour cinquante personnes durant la dernière guerre du Golfe à un pour
dix au cours de la mission de maintien de la paix en Bosnie en 1996.
Un autre élément qui a contribué à cette évolution vers une plus
forte dépendance envers le privé est la complexité croissante des
équipements et partant les compétences requises pour les maîtriser.

L'autre facteur est politique. Le recours à des combattants, voire à
des auxiliaires de combat privés, en d'autres temps, qualifiés de
mercenaires, présente pour l'administration qui les emploie
l'avantage de la déresponsabilisation. Lorsqu'un avion de la société
«Northrop Grumman», une autre compagnie militaire privée agissant
pour le compte du Département de la Défense, fut abattu par la
guérilla colombienne au début de l'année, le représentant démocrate
de l'Illinois, Jan Schakowsky s'est plaint du manque de transparence
de la société employant les trois passagers capturés à propos des
circonstances de la mission. Le recours au privé, apparait donc comme
une alternative commode à une politique de défense sous le contrôle
du Congrès. Enfin et surtout, la privatisation de la défense est un
marché extrêmement lucratif. En sept ans, de 1994 à 2001, le
Département de la Défense a passé 3061 contrats avec 12 compagnies
américaines pour un total de 472 milliards, cent fois supérieur au
PIB annuel du Congo-Kinshasa. «Fortune» cite une estimation selon
laquelle, même si la guerre d'Irak n'avait pas eu lieu, de toutes
manières, le Pentagone aurait versé cette année au moins 30 milliards
de dollars ou 8% de son budget total aux compagnies militaires
privées.

© La Libre Belgique 2003

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