[Imc-france-paris] Déclaration d'Attac Les intermittents du spectacle : un cas d'école pour la MEDEF SCHOOL

Antonin Delboy a.delboy at darkworks.com
Ven 11 Juil 17:17:59 PDT 2003


  Déclaration d'Attac

  Les intermittents du spectacle :
  un cas d'école pour la MEDEF SCHOOL

       " Réforme " pour démolition, " modernisation " pour régression, "
  sauvetage " pour liquidation graduelle, " privilégiés " pour salariés, "
  profiteurs " pour précaires, S cela fait plusieurs années que nos décideurs
  politiques français ont nettement progressé en langue libérale. Bien qu'en
  pédagogue soucieux d'excellence le MEDEF maintienne l'appréciation " peut
  mieux faire ", il se félicite de l'évolution du niveau de la grande majorité
  de ses élèves en gestion politique et représentation médiatique, d'autant
  que les quelques organisations syndicales qui ont intégré l'école font
  preuve d'une réelle adaptabilité et ne retardent pas vraiment la progression
  du groupe. Leur collaboration s'avère même particulièrement utile dans une
  autre matière où les progrès sont tangibles : le libéralisme appliqué.

        Le dernier exercice en date concerne les intermittents du spectacle.
  En relevant leurs conditions d'accès à l'indemnisation chômage (507 heures
  en dix mois pour les techniciens et en 10 mois et demi pour les artistes au
  lieu de 12 mois) et en abaissant la durée d'indemnisation (8 mois au lieu de
  12 mois), les partenaires sociaux " responsables " ont programmé la
  disparition d'un tiers des 102 000 professionnels de la culture qui ont
  perçu au moins une allocation chômage durant l'année 2002. Bien que le
  montant des indemnités ne dépasse pas le SMIC pour la moitié de ces
  travailleurs souvent très qualifiés, les chefs d'inculpation médiatiques
  sont une fois de plus l' " abus ", l' " irresponsabilité " et le " privilège".

         L'" accord ", dont les syndicats signataires ne représentent qu'une
  petite minorité des premiers concernés, équivaut donc au licenciement
  collectif de plus de 30 000 salariés, sans aucun " plan social ".  La
  violence de cette logique libérale, parfaitement assumée par ses promoteurs,
  est révélatrice à la fois des contradictions relatives aux régimes de
  précarité et de la place dévolue à la culture dans un contexte de
  marchandisation  du monde.
   Les employeurs veulent bien des avantages de la précarité sans en payer le
  prix. La flexibilité sans les charges. Si tout système de protection sociale
  génère à la marge son lot de fraudeurs, les premiers profiteurs du régime
  d'intermittence sont assurément les employeurs de l'audiovisuel et du cinéma
  qui font cofinancer officieusement par les ASSEDIC la rémunération  de
  techniciens  qui pourraient devenir des salariés permanents. De périodes
  d'essai renouvelées en travail bénévole financé par l'intermittence, on
  entretient un volant de précaires qualifiés en minimisant les coûts
  salariaux.
    Les industries culturelles ne sont pas les seules à s'adonner à ces
  pratiques. Elles touchent aussi, certes dans une moindre mesure, des
  institutions subventionnées du spectacle vivant.
         Cette distorsion est sans doute à rapprocher des restrictions
  infligées au financement public de la culture, mais il faut avouer que les
  dépenses y sont peu souvent orientées vers l'implication durable d'équipes
  artistiques et techniques sur le territoire qui les concernent.
       Cependant, lorsque l'on sait que les intermittents du spectacle vivant
  ont beaucoup plus de mal à atteindre les 507 heures requises (la durée
  moyenne de travail comptabilisée y est de 628 heures au lieu de 848 heures
  dans le cinéma et l'audiovisuel) et qu'ils seront donc les plus touchés par
  les modifications actuellement proposées, nous sommes en droit de nous
  interroger sur le contenu stratégique des évolutions récentes. Le MEDEF
  avait accepté en 98 et 99 l'extension du régime d'intermittence à de
  nouveaux domaines comme les agences de presse audiovisuelles, les
  discothèques ou l'industrie phonographique.

    Avec la complicité passive de l'Etat le nombre des intermittents a
  fortement augmenté, et par là même le déséquilibre financier de leur système
  d'allocation, afin, le jour venu, de mieux discréditer l'ensemble de la
  corporation, et de justifier une " réforme " qui touche bien davantage le
  service public de la culture que les profiteurs de l'industrie du
  divertissement.
         Quant au rapport sciemment entretenu entre précarité et " privilège
  ", il importe de rappeler que le coup porté au régime des intermittents,
  dont le MEDEF n'a pas renoncé à se débarrasser puisque rien n'est fait pour
  limiter les principaux abus, s'est accompagné d'un affront à l'adresse des
  professionnels de la culture. Le minimum des 507 heures par an a de quoi
  faire sourciller les autres salariés  ou chômeurs qui ignorent souvent que
  les heures rémunérées ne comprennent pas l'énorme travail de préparation, de
  recherche, de barre quotidienne pour les danseurs, de pratique régulière de
  l'instrument pour les musiciens, de travail personnel sur chaque texte
  abordé par les comédiens, voire de répétitions elles-mêmes.
       Ce régime, conçu à l'origine pour les artistes et les techniciens en
  réelle intermittence, ceux qui passent d'un employeur à l'autre en
  s'exposant aux risques d'un emploi discontinu, pourrait d'ailleurs servir de
  base à la réflexion sur la mutualisation des risques pour d'autres
  catégories de salariés. Dès lors que les périodes  sans travail rémunéré
  sont identifiées comme un temps libéré, socialement productif, voué  à la
  formation et à la créativité sociale, il devient possible de dissocier les
  moyens économiques de l'existence de la seule condition salariale.
          Derrière l'emblème du statut des intermittents, c'est la perspective
  d'une réappropriation du temps de vie hors de la sphère marchande qui est
  vigoureusement balayée par le MEDEF. L'attaque préfigure sans doute les
  grandes man¦uvres qui se préparent à l'encontre de la mutualisation  des
  risques liés à la santé, dans la foulée de ce qui est en train de se
  préparer pour les retraites.
         A l'école de la normalisation libérale, les raisonnements en termes
  d'équilibre financier à courte vue sont affûtés pour faucher toutes
  propositions de développement inscrit dans le temps. Faut-il rappeler qu'en
  France, les intermittents  participent à un maillage culturel très dense ?
  Les festivals, les lieux de spectacle vivant, les actions artistiques en
  milieu scolaire et dans le tissu social, la production et la diffusion d'un
  autre cinéma offrent une alternative à la culture de masse à vocation
  commerciale déversée par les grands médias. Techniciens et artistes
  intermittents participent ainsi à une mission de service public qui perpétue
  une singularité française. Il n'est pas fortuit que les premières victimes
  de la régression proposée seront les dizaines de milliers de personnes qui
  entretiennent un terreau fertile de création entre Star Académie et les
  principaux temples de la culture élitaire.
      Le modèle de société qui se profile derrière la scolastique libérale
  requiert donc à la fois un désengagement de l'Etat (ce dont le gouvernement
  s'acquitte avec empressement par la diminution des budgets dévolus à la
  culture, l'asphyxie du Musée de l'Homme ou la liquidation de l'archéologie
  préventive), et l'affaiblissement des mécanismes de solidarité. Cela
  s'inscrit dans une immense bataille symbolique qui s'est amorcée entre les
  partisans de l'ordre globalitaire, les adeptes du repli traditionaliste et
  ceux qui entendent associer une nouvelle donne dans la répartition des
  richesses à l'approfondissement de la démocratie. Dans ce contexte, le
  détournement de la fonction de l'art et de la culture au bénéfice d'intérêts
  privés constitue un enjeu déterminant.
          Les soucis quelque peu boutiquiers d'élus locaux et de certains
  membres du gouvernement qui redoutent l'affaissement des recettes
  touristiques dans les villes festivalières sont à cet égard pitoyables. Les
  orchestrateurs de la normalisation libérale, parfaitement conscients de ce
  qui s'opère à grande échelle, gloussent de contentement devant l'affolement
  de ceux qui ont déserté depuis longtemps le champ de la réflexion sur le
  rôle de l'art et de la culture. Ils ont finalement le comportement idoine
  tant leurs préoccupations semblent à jamais éloignées des enjeux relatifs à
  la construction de la personne, la reconstitution du lien social ou la
  lecture profonde du monde.
    Tout ceci confirme que la Medef School assure, par médias interposés, un
  enseignement à distance d'une efficacité redoutable. Raison de plus pour ne
  pas plier. Ne plus plier et inventer. Une définition économique des artistes
  prenant en considération l'étendue des richesses immatérielles qu'ils
  induisent et produisent impose aux pouvoirs publics un recentrage sur le
  c¦ur de leur métier : la réflexion politique. Et si un coup de pied orienté
  est nécessaire pour que les responsables se penchent sur la manne des
  recettes commerciales et publicitaires de l'industrie culturelle,
  ajustons-le.

  ATTAC-France se déclare donc solidaire du mouvement des intermittents du
  spectacle et les invite à s'impliquer plus largement dans un combat contre
  la marchandisation du monde, qui concerne autant l'avenir de leur profession
  que le sens qu'ils entendent  donner à son exercice.

  Attac, le 10 juillet 2003.
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